Deux femmes

Le texte qui suit a été écrit par une ouvrière chilienne, en 1973, peu après l’assassinat du Président Allende.


Je suis une femme
(Je suis une femme)

Je suis une femme née d’une femme dont l’homme acheta une usine.
(Je suis une femme née d’une femme dont l’homme travailla à l’usine.)

Je suis une femme dont l’homme porte des costumes de soie ; qui surveille constamment son poids.
(Je suis une femme dont l’homme porte des costumes en lambeaux, dont le cœur est constamment serré à cause de la faim)

Je suis une femme qui éleva deux bébés qui devinrent de beaux enfants.
(Je suis une femme qui éleva deux bébés morts faute de lait ).

Je suis une femme qui éleva des jumeaux qui allèrent au lycée et passèrent leurs vacances à l’étranger.
(Je suis une femme qui éleva trois enfants dont les ventres sont plats faute de nourriture )

Mais un homme vint ;
(Mais un homme vint)

Et il raconta aux paysans qu’ils s’enrichiraient et que ma famille s’appauvrirait
(Et il me parla de jours meilleurs, et il fit des jours meilleurs)

Nous devions manger du riz
(Nous mangions du riz)

Nous devions manger des haricots !
(Nous mangions des haricots)

On n’accorda plus de visa à mes enfants pour qu’ils puissent partir en vacances en Europe.
(Mes enfants ne pleuraient plus pour s’endormir)

Et je me sentis paysanne
( Et je me sentis une femme)

Une paysanne avec une vie ennuyeuse, dure, sans attrait
(Une femme avec une vie qui lui permettait parfois de chanter )

Et je rencontrai un homme
(Et je rencontrai un homme)

Et ensemble nous commençâmes à comploter avec l’espoir de retrouver la liberté
(Je vis son cœur se mettre à battre avec l’espoir de la liberté, enfin )

Un jour, le retour de la liberté
(Un jour la liberté )

Et alors,
(Mais alors)

Un jour,
(Un jour)

Il y eut des avions au-dessus de nos têtes et des fusils qui tiraient tout près
(Il y eut des avions au-dessus de nos têtes et des fusils qui tiraient au loin)

Je rassemblai mes enfants et rentrai chez moi
(Je rassemblai mes enfants et courus)

Et les fusils s’éloignèrent de plus en plus
(Et les fusils se rapprochèrent de plus en plus)

Et alors ils annoncèrent le retour de la liberté !
(Et alors ils arrivèrent, c’était de très jeunes hommes)

Ils vinrent en compagnie de mon homme
(Ils vinrent et trouvèrent mon homme)

Ces hommes qui avaient presque tout perdu
(Ils trouvèrent tous ces hommes qui ne possédaient que leur vie)

Et nous trinquâmes pour fêter l’événement
(Et ils les tuèrent tous)

Les meilleurs apéritifs
(Ils tuèrent mon homme )

Puis ils nous invitèrent à danser
(Puis ils vinrent pour moi)

Moi
(Pour moi, la femme)

Et ma sœur
(Et pour ma sœur)

Alors, ils nous emmenèrent,
(Ils nous emmenèrent)

Ils nous emmenèrent dîner dans un petit club privé
(Ils nous arrachèrent la dignité que nous avions gagnée)

Et ils nous offrirent du bœuf
(Et ils nous frappèrent)

Les plats se suivaient sans cesse
(Sans cesse ils étaient sur nous)

Nous étions prêt d’éclater tant nous avions mangé
(Coup de poing, immersion – les sœurs saignent, les sœurs meurent)

C’était magnifique d’être libre à nouveau !
(C’était vraiment un soulagement que d’avoir survécu)

Les haricots avaient maintenant presque disparu
(Les haricots avaient disparu)

Le riz, je l’avais remplacé par du poulet ou du steak
(Le riz, je n’en trouve pas)

Et les fêtes continuent nuit après nuit pour effacer tout le temps perdu
(Et mes larmes silencieuses se joignent à nouveau aux cris nocturnes de mes enfants)

Et je me sens à nouveau une femme
(On dit que je suis une femme )


J’ai eu connaissance de ce texte pour la première fois lors d’un spectacle donné pour la semaine internationale de la solidarité, où il était interprété par la compagnie Deblok-Manivelle, et je l’ai trouvé terriblement poignant.

Mais je n’y avais plus repensé jusqu’à lire et voir les « malheurs » de Béatrice Bourge, qui a décidé de dormir dehors et de ne plus manger pendant quelques jours, pour protester contre ce gouvernement français qui a donné plus de droits à certains qui en manquaient – notamment le mariage pour tous (parce que, oui, le PACS est moins puissant que le mariage, en cas d’héritage, par exemple). Et donc, la pauvre choune – pardon, je prends parti, vous m’excuserez – déclare à la télé que c’est la faute du gouvernement si elle meurt de froid dehors.

Ce texte fait se poser la question des privilèges, de l’importance qu’on leur donne.

Je le mets là pour ne plus le perdre, et pour le partager.

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